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Lait Frelaté

Solo Show
Galerie Eva Hober, 2010

Lait Frelaté est une exposition qui fonctionne par strates, où les crânes et collages exposés sont la partie visible de données enfouies, à découvrir en écoutant des contes.

 

Cinq crânes d’animaux disposés dans l’espace de la galerie éperonnent l’imaginaire par leur apparence hybride. Leur surface enduite de peintures au rendu de nacre, d’émail et de porcelaine rappelle le finish des carrosseries automobiles de luxe ou évoque une délicate opération de chirurgie esthétique. A la manière d’enjoliveurs chromés ou de prothèses chirurgicales, les défenses des bêtes ont été reproduites en acier.

 

Ces réceptacles du cerveau ainsi sublimés exhibent leur face creuse. L’ensemble pourrait bien faire songer à quelque rituel ésotérique célébrant l’organe invisible et les mammifères choisis à des totems conservant les données mnémoniques de ces crânes-objets. Posés en triangle sur une table, Coordonnées, le crâne de porc à la peau génétiquement proche de celle de l’humain et à la chair consommée sur la plupart du globe voisine Disgrâce Sanglante, le crâne de veau, symbole d’opulence, et Vaisseau Divin, un crâne d’oryx qui, appuyé sur ses longues cornes, décrit un mouvement érectile.
Fixé au mur à hauteur d’homme, Extrémiste Hindou, un crâne impressionnant de phacochère semble nous défier. Son volume massif et ses doubles défenses pointant vers le haut en font le plus viril des animaux du bestiaire. Le propriétaire du trophée pourra détacher à loisir les belles excroissances de ce cochon sauvage pour un usage laissé à discrétion.

 

Objets à la fois archaïques et futuristes, restes d’un festin transmutés en reliques précieuses, ces carcasses animales sont transposées dans l’univers glamour du finish fetish et du glossy. Leur enveloppe satinée masque leur apparence vulnérable. Epargnés du jaunissement et des craquelures irrévocables, saisis dans le lisse, ils sont promis à la jeunesse éternelle.
De ces crânes, l’horreur sanguine et la chair soumise à la décrépitude ont été évacuées. Les fins aiguillons métalliques sortant de deux d’entre eux évoquent cette succion intérieure, jusqu’à l’os.

 

Posés à proximité des crânes, des casques diffusent un récit dont la tonalité relève à la fois du bulletin d’information, de la science fiction et du jeu vidéo. Porteur de narrations multiples et générateur de sensations, ils mettent en branle un réseau de signification où l’on se laisse guider en contemplant les collages fixés aux cimaises. Réalisés à partir d’éléments prélevés de bandes dessinées américaines des années 70, de romans-photo chinois et de mangas japonais, ces assemblages à la précision chirurgicale greffent ensemble des visions hallucinées pour décrire des scénarios érotiques et sanguinaires aussi satures d’actions que le sont les récits audio.
Suivant les péripéties des significativement nommés « Grand Singe », « Coordonnées » et « Vaisseau Divin », mais également de « Disgrâce Sanglante », d’« Extrémiste Hindou » et de « Grand Singe », nous traversons un univers chaotique, protéiforme et dense dont les collages constituent l’évocation visuelle.

 

Au fil d’une délirante odyssée entre Singapour, Miami et Guatemala City où il est question de guerres de clans et d’avènement de la science, de médecine nouvelle et de rencontre métaphysique avec « Dieu-bite », nous croisons une «  branche dissidente de la secte Moon » et des « partisans du Noyau Cool », « un diététicien spécialisé en chirurgie esthétique pour enfants obèses » et un « végétalien tendance dure ». Un trafic de marchandises traverse cet univers à peine plus exagéré que le nôtre. Des « pilules oranges » circulent dans la nuit, des «  graines et des pistils de fleurs en barquettes » sont «  vendues à prix d’or sur des marchés flottants » et des « carcasses de bœuf argentin remplies de sexes de petites filles et de sachets de dope » sont « distribuées par les « Géniteurs de l’Alliance Rose ». Humour caustique, visions sanglantes et télescopages délirants décrivent un monde où toute la démesure du nôtre semble s’être agrégée en des figures jusqu’alors inédites, logée dans des fantasmes et croyances d’un genre nouveau et lâchée dans des scénarios barbares à l’inventivité jamais démentie par l’histoire. Pour nourrir leur fiction, le tandem d’artistes n’a pas hésité à piocher des morceaux de phrases sur Internet ou sur d’autres supports. Ils se sont mutuellement échangé ces embryons d’information comme un matériau à faire proliférer et à remodeler au fil de hasard, de trouvailles heureuses et de couplages à la « beauté convulsive ». Le collage a ceci d’extraordinaire que, quelle que soit la manipulation dont il a été l’objet, il comporte toujours un fond troublant de réalité déjà là. Magali Daniaux et Cédric Pigot nous dévoilent les fragments d’ un univers en expansion où subsiste la mémoire, bruissante et plurielle, de notre monde contemporain.

 

Marguerite Pilven, 2010.